En un mot​

  • Le parti du président Emmanuel Macron a perdu sa majorité à l’Assemblée nationale
  • Les dernières élections reflètent un ressentiment de longue date envers l’élite politique
  • Ce climat rendra difficile pour la France de résoudre ses problèmes économiques
Quelques semaines après les élections présidentielles, les élections législatives françaises ont produit un résultat étrange. Alors qu’Emmanuel Macron a été réélu président en avril, l’élection en juin des législateurs de l’Assemblée nationale – la chambre basse du parlement – n’a pas donné la majorité absolue au parti Renaissance du président Emmanuel Macron (anciennement La République en Marche !). Le parti n’a pas remporté les 289 sièges nécessaires, n’en obtenant que 245 sur 577.

macron-1140x760.jpgLes résultats de cette dernière élection ont démontré l’importance croissante de trois groupes : l’extrême droite (le Rassemblement national de Marine Le Pen, qui est passé de huit sièges à 89), l’extrême gauche (NUPES, un rassemblement de socialistes, d’écologistes et de communistes, avec 131 sièges) et ceux qui se sont abstenus de voter (52% de la population, 70% dans la tranche d’âge 18-24 ans). Ensemble, ils représentent les trois quarts de l’électorat et sont perçus comme « contre le système ». Plusieurs observateurs, tout en notant que l’Assemblée nationale est devenue « plus représentative », ont été choqués par ce niveau de méfiance envers la politique traditionnelle.

La raison pour laquelle tant de citoyens ne font pas confiance au système peut être que la politique française est traditionnellement centrée sur le président et, par conséquent, moins démocratique et plus technocratique. Certains diront aussi que plus de partis politiques représentés à l’Assemblée nationale la rendent plus démocratique. Cependant, la démocratie est bien plus que la façon dont les opinions politiques sont bien ou mal représentées. Il s’agit avant tout de rendre des comptes.

Dans un système politique avec peu de responsabilité, plus de demandes de dépenses publiques alimentées par l’envie et la colère sociale pourraient rapidement devenir incontrôlables. Compte tenu des défis massifs qui pèsent sur le pays, la politique française pourrait devenir désordonnée dans un proche avenir si des réformes radicales devaient être décidées collectivement dans l’urgence.

Terre de méfiance​

La méfiance de la société française à l'égard de la politique a des racines historiques et résulte d’un manque institutionnalisé de responsabilité et de transparence.

La construction progressive de l’État Français était basée sur la politique de « diviser pour régner ». La République égalitaire a éliminé les organismes intermédiaires. L’élitisme qui accompagne la centralisation du pouvoir place de facto les politiciens au-dessus de la population, limitant ainsi une véritable responsabilité démocratique. Pendant ce temps, les entreprises se disputent (et s’accrochent) aux « privilèges » accordés par l’État et payés avec l’argent des contribuables – tout cela dans un contexte d’illusion fiscale. La constitution hybride du pays a progressivement renforcé les pouvoirs présidentiels, affaiblissant d’autres organes et érodant la responsabilité.

Plus récemment, les manifestations des Gilets jaunes ont été stimulées par la politique de M. Macron et son attitude « hyper-présidentielle ». La crise du Covid-19 a aggravé la perception du président comme un dirigeant distant et arrogant, en particulier lorsqu’il a déclaré son intention de « faire chier » les citoyens non vaccinés. Ses réformes ont été imposées par le haut, d’une manière très technocratique; des « conventions citoyennes » ad hoc ont été établies pour créer un faux sentiment de décorum démocratique. Pas étonnant que le ressentiment et la déception populaires se soient renforcés, conduisant les électeurs à s’abstenir ou à choisir des partis extrémistes.

Absence de comptes à rendre aux représentants​

En théorie, un plus grand nombre de partis au parlement peuvent fournir un système de freins et contrepoids pour contrer le pouvoir présidentiel. Plus de « démocratie » à l’Assemblée nationale forcera le président et son gouvernement à être moins technocratiques. Mais cela conduira-t-il à une meilleure gouvernance ?

Beaucoup espèrent que le soi-disant « libéralisme » de M. Macron pourra être contenu. En réalité, ses réformes n’ont jamais été libérales. Les dépenses publiques (61 % du produit intérieur brut), la dette (114 % du PIB) et les déficits (6,4 % du PIB) ont explosé pendant son mandat. Ses quelques promesses « libérales », comme une réduction sérieuse des dépenses publiques, ne se sont jamais concrétisées. On pourrait blâmer le Covid-19, mais l’évolution des dépenses en France a longtemps précédé la pandémie, alors que d’autres pays comparables ont depuis fait des efforts pour maîtriser leurs finances publiques.

Il semble que la France ne prévoie que d’augmenter ses dépenses. Un parlement plus représentatif ne signifie pas un parlement plus responsable tant que l’illusion fiscale demeure. Les groupes radicaux de gauche et de droite veulent plus « d'argent des autres ». Le projet de loi d’urgence sociale de NUPES, avec un salaire minimum mensuel de 1 500 euros, un contrôle des prix, une augmentation du salaire des fonctionnaires et une taxe de 25% sur les « superprofits », en est un bon exemple. La Commission des finances de l’Assemblée nationale est désormais détenue par l’extrême gauche. Beaucoup craignent une frénésie de dépenses à venir. Le président a jugé nécessaire de déclarer que le gouvernement devrait faire attention aux dépenses publiques. Le ministre des Finances et de l’Économie, Bruno Le Maire, a déclaré que « les finances publiques ont atteint un niveau critique ».

Faits et chiffres​

Briser le « Front républicain »​

B9731308038Z.1_20220622163838_000+G70KOHSR4.3-0.jpgDans les années 1980, le président François Mitterrand évoque la nécessité d’un « Front républicain » pour protéger la France de la montée du Front national. Les candidats de gauche et de centre-gauche se retireraient en faveur d’un candidat de centre-droit, et vice-versa, contre les candidats populistes du Front national pour les neutraliser lors du second tour des élections. Les électeurs suivraient le plus souvent, comme en 2017 avec la première élection de M. Macron. Le centre a ainsi court-circuité la possibilité d’élus du Front national, conduisant ainsi à un déséquilibre de représentation.

Au cours de son premier mandat, le président Macron a bénéficié de cette stratégie, et l’Assemblée nationale a été à sa disposition. Aujourd’hui, le « Front républicain » s’est fissuré pour la première fois, avec un grand groupe de représentants de Le Pen à l’Assemblée nationale. Le populisme d’extrême gauche, dont les vues sont proches de celles de l’extrême droite, sauf en ce qui concerne l’immigration et l’islam, a également gagné du terrain.

Cependant, le plan de leur propre parti pour soutenir le pouvoir d’achat reflète les propositions de l’extrême droite et de la gauche – quelque 20 milliards d’euros. Les fonctionnaires recevront une augmentation de salaire de 4%. En période d’inflation (5,8% en glissement annuel en juin), un tel plan est nécessaire. Mais aucun plan crédible de rationalisation des dépenses n’a été proposé pour compenser. (Les réformes des régimes de retraite seront discutées cet automne.) Par ailleurs, la compagnie d’électricité EDF sera entièrement nationalisée pour la sauver de la faillite, ce qui lui coûtera 9,5 milliards d’euros supplémentaires. En janvier, M. Le Maire a qualifié les règles de limitation de la dette et du déficit de l’Union européenne de « obsolètes ». La Cour des comptes a récemment critiqué la prévision « optimiste » du gouvernement d’un déficit public de 5 % à la fin de l’année.

Tendances inquiétantes​

Avec 114 % du PIB, la dette publique officielle de la France monte en flèche. La crise du Covid-19 a contribué à cet état de fait. Cependant, face aux mêmes problèmes, l’Allemagne a réussi à limiter sa dette à moins de 70% de son PIB. En six mois, les taux de la France sur son obligation à 10 ans ont bondi à 2,2%. Chaque EHCHQL5CO5LJXQK3MIGDDSOLUU.jpgpoint de pourcentage coûte 40 milliards d’euros supplémentaires. Pire, 12% des obligations émises sont indexées sur l’inflation, augmentant ainsi le coût d’emprunt pour le gouvernement Français (17,5 milliards d’euros cette année). En outre, les politiques de la Banque centrale européenne visant à lutter contre la flambée de l’inflation grâce à des taux d’intérêt cibles plus élevés et à la fin des programmes de rachat d’obligations d’État pousseront encore plus les taux d’emprunt à la hausse. La dette deviendra de plus en plus coûteuse.

Dans ce contexte déjà sombre, la croissance française est très lente et sera limitée à 1,5 à 2,2% cette année. De toute évidence, l’effet de rebond post-Covid a disparu. Cela signifie moins de recettes fiscales pour le gouvernement et plus de difficulté à rembourser sa dette. Compte tenu des problèmes énergétiques liés à des réacteurs nucléaires défectueux (29 réacteurs sur 56 ont dû cesser de fonctionner pendant l’été), des pénuries d’électricité sont possibles, affectant encore plus la croissance. On ne sait pas comment le gouvernement va payer pour les six nouveaux réacteurs nucléaires promis tout en essayant de sauver EDF. Alors que le pays était censé devenir une plaque tournante pour les investissements étrangers avec le programme Choose France de M. Macron, il se classe toujours au 35e rang sur 37 pays de l’OCDE (selon la Tax Foundation) en termes de compétitivité fiscale, et son déficit commercial augmente.

Scénarios de sortie de crise​

Il y a douze ans, pendant la crise financière mondiale, la dette de la Grèce s’élevait à 300 milliards d’euros. La dette de la France est 10 fois supérieure à ce chiffre – et ce après que la BCE a épuisé ses munitions. De toute évidence, une démocratie française fonctionnelle et responsable est nécessaire pour résoudre l’imbroglio.

À titre de comparaison, lorsque la Suède était au bord de la faillite en 1992, la population s’est vu présenter des options pour créer un consensus sur les services publics à privilégier et sur les avantages accordés aux fonctionnaires. Les réponses étaient rationnelles, tout comme la réponse du pays.

Cependant, la Suède était une démocratie mature avec un haut degré de confiance et un dialogue social étendu. La France n’a rien de tout cela. Ses fonctionnaires (un cinquième de la population active) ont droit à des grèves, à des syndicats et à des emplois à vie : ils ne renonceront pas à leurs privilèges. La frustration et la méfiance parmi les gens ordinaires sont immenses, comme le montrent le mouvement des Gilets jaunes ou les élections législatives. Et maintenant, le nouveau parlement « plus représentatif » comprend encore plus de politiciens dépensiers.

Deux voies sont à l’horizon du pays à la lumière du choc inévitable de la dette à venir :
  1. Choc de responsabilisation​

    Sous la pression extérieure, la classe politique réagit en passant rapidement à un modèle plus responsable (avec une réduction radicale de l’illusion budgétaire), un modèle qui génère naturellement une meilleure gouvernance. Un nouveau cadre transparent de responsabilisation, qui permet des compromis sociaux, est mis en place. La population, consciente que la situation est critique, accepte ce nouveau paradigme malgré la perte d’avantages spéciaux, et la crise de la dette est surmontée. Cela nécessiterait toutefois un écart brutal par rapport à la situation actuelle.
  2. Statu quo​

    Compte tenu du niveau de méfiance, des intérêts particuliers et du manque de maturité démocratique et de dialogue social pacifique, le pays n’est pas en mesure d’évoluer en si peu de temps. La crise de la dette souveraine tourne au vinaigre. La BCE tente d’intervenir une fois de plus mais ne peut pas résoudre le problème en raison de l’ampleur de la dette française. La société française est déstabilisée, avec des répercussions sur l’ensemble de l’Europe et de la zone euro. La violence des manifestations des Gilets jaunes semblerait insignifiante par rapport à ce qui se passerait dans un tel scénario.