santé mentale Les plates-bandes de M. Souchu

Article original par Dominique Friard (voir source)


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Réinsertion et réhabilitation


Claire avait la cinquantaine triste. Cheveux gris, un peu ronde, sans apprêt, elle ne faisait aucun effort vestimentaire. Elle menait sa petite vie grise à Paris, dans le douzième arrondissement, rue Michel Bizot. Elle avait vécu avec sa mère dans un petit trois pièces qu’elle avait réussi à conserver quand celle-ci était morte deux ans plus tôt. Le vide de sa vie s’était approfondi. Elle sortait peu. Uniquement pour faire ses courses au marché. Elle se sentait si fatiguée. Remonter son cabas au premier étage l’épuisait. Elle rangeait au frigidaire ses légumes, sa pâte fromagère, ses cuisses de poulet ou son steak haché. Elle branchait la télévision et s’abrutissait de dramatiques insipides qui ne la déridait guère. Ainsi passait ses jours. Identiques les uns aux autres. Son intérieur était rangé. Elle apportait au ménage un soin presque maniaque.

Chaque jour elle époussetait les bibelots de la chambre de sa mère qu’elle ne s’était jamais décidée à investir bien qu’elle soit plus spacieuse que la sienne. Elle ouvrait la fenêtre de la chambre, sortait les vêtements vieillots de l’armoire maternelle, les secouait, les brossait, les replaçait sur les cintres, refermait la fenêtre puis s’attaquait à la salle de bain. Son père, dont la photo en noir et blanc trônait sur la fausse cheminée, les avait quittées alors qu’elle était encore adolescente. Toute vie était morte avec lui. Sa mère ne s’était jamais remise de la disparition de l’homme de sa vie. Claire s’était dévouée pour cette mère éteinte jusqu’à ce que la maladie l’emporte.

Claire ne se plaignait pas mais soupirait souvent. Un long soupir qui s’échappait d’elle. Elle aurait bien été en peine de nommer ce qui la faisait ainsi expirer. Elle avait quitté le lycée, juste avant de passer le bac. Sa mère ne lui avait rien demandé mais ses sanglots retenus, ses larmes qui coulaient sur son beau visage… Claire avait bien senti qu’elle avait besoin de sa présence. Les jours avaient succédé aux jours, les années aux années. Nul ne venait jamais les voir. La famille paternelle avait fini par les oublier. Les cartes de vœux annuelles de la sœur de sa mère qui était restée en Bretagne avec ses enfants avaient cessé de leur parvenir. Claire était seule. L’été, assise au petit balcon du salon, elle regardait les passants. Elle s’imaginait que peut-être l’un de ces jeunes hommes, si pressé, lèverait la tête, la verrait et lui sourirait. Elle n’osait guère aller au-delà parce que sa mère quand même …

L’immeuble était bruyant comme il se doit. Les cavalcades des enfants résonnaient dans l’escalier. Le trompettiste du 3ème faisait ses gammes chaque jour. Le samedi matin, dès 10 heures, c’était la cacophonie des perceuses. Elle se disait qu’il aurait été bien d’avoir un mari bricoleur pour réparer l’évier qui gouttait, la lampe de chevet qui donnait des signes de faiblesse. Mais … Elle croisait régulièrement quelques voisins avec lesquels elle échangeait quelques bonjour, bonsoir contraints. Dans cet immeuble personne ne se souciait de personne. Elle s’était mise à soliloquer. Claire ne le savait pas (ou ne voulait pas le savoir) mais dans l’immeuble ça chuchotait. On plaisantait à propos de la vieille fille du premier. Le plus salace était M. Souchu, le voisin du rez-de-chaussée, celui qui faisait pousser des fleurs sur la bande de terre sous les balcons. « Je suis sûr qu’elle n’a jamais vu le loup, disait-il d’un air entendu. ».

Un jour, allez savoir pourquoi, alors qu’il était éméché, qu’il prenait le pastis avec M. Baconnier et M. Eveillard, les voisins des 2ème et 3ème étages, il eut l’idée de lui faire une blague. « Et si nous déposions dans sa boîte de fausses lettres d’amour ? » L’idée plut. Elle fit même beaucoup rire. Claire reçut donc chaque semaine une carte postale, au départ sibylline, puis de plus en plus explicite. Les voisins complices se mirent à la guetter pour voir ses réactions, en pouffant.


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La première carte surprit Claire. Qu’elle put susciter l’attention d’un homme elle n’y crut pas. Elle pensa que ce devait être une erreur, que la personne s’était trompée de boîte aux lettres. Elle dut se rendre à l’évidence, au fur et à mesure qu’elle recevait les cartes, un homme s’intéressait à elle. Un homme qui ne souhaitait pas se faire connaître. Elle se mit à observer son entourage différemment. Lorsqu’elle regardait les passants par la fenêtre, elle se prenait à espérer. Cet homme qui promenait son caniche nain, était-ce lui ? Elle se mit à faire toilette. A sortir plus souvent. Elle s’acheta même un bâton de rouge à lèvres et un flacon de parfum. Lorsque le contenu des messages se fit plus scabreux, elle fut désarçonnée. Son « amoureux » lui parlait de choses qu’elle ne comprenait pas. Claire ignorait tout des mystères du corps, des enlacements, du sexe tel qu’il se parle au rez-de-chaussée d’un immeuble de la rue Michel Bizot.


Attentive à son environnement, elle se rendit compte qu’elle était guettée, surveillée par quelques hommes de l’immeuble. Elle entendit des rires. Elle décida de modifier ses heures de sortie et ses trajets pour surprendre cet inconnu qui maintenant la serrait de beaucoup trop près. C’est ainsi que par la porte entrebâillée de l’immeuble, elle vit les trois voisins déposer, hilares, une carte dans sa boîte aux lettres. « Avec celle-là, elle va prendre feu la vieille fille, comme du bois sec », ricana M. Eveillard.

Claire n’aurait peut-être pas compris si, la veille au soir, elle n’avait vu au Ciné-Club « L’assassin habite au 21 ». Elle attendit que les trois hommes disparaissent, prit la carte sans la lire, monta les escaliers, ouvrit la porte de son appartement puis la referma. Elle ôta sa veste, la posa sur la patère, ouvrit la fenêtre et sauta.

C’est ainsi que je fis la connaissance de Claire. Sa tentative de suicide, heureusement sans trop de gravité, ses larmes, ses propos incohérents la conduisirent des Urgences à l’unité où je travaillais. Il ne fut pas facile de gagner sa confiance. Il fallut bien du temps avant qu’elle nous raconte sa vie et encore beaucoup plus pour qu’elle nous relate l’attentat qui l’amena à sauter par la fenêtre. Alors qu’elle commençait à aller mieux, je la vis, un jour, prostrée, en larmes dans sa chambre.

« Qu’avez-vous donc Claire ? » Elle ne me répondit rien. Elle se contenta de me donner la lettre qu’elle venait de recevoir. Le courrier annonçait qu’un certain M. Souchu avait porté plainte contre elle parce qu’en sautant par la fenêtre elle avait écrasé ses parterres de fleurs.




Dominique Friard
« Ancien infirmier psy à Laragne (05), superviseur d’équipes, poète à 16 heures »

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Regionalis
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ablok
C'est bien écrit, j'aurais volontiers lu quelques pages de plus pour connaitre un peu mieux Claire. Et Monsieur Souchu je lui aurais bien piétiné ses plates-bandes en secret, la nuit, pour le voir fulminer au petit matin !
 
I
Bon monsieur Souchu en plus d'être un con est un malotru. Porter plainte pour quelques fleurs écrasées sous le poids du malheur d'une femme qui se jette par la fenêtre c'est pour le moins déplacé. Est-ce vraiment la bonne personne qui est soigné en psychiatrie dans cette affaire ??
 

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